Historical-style illustration of Spanish flu in 1918, showing a newspaper, a cloth mask and a Madrid street.

Pourquoi appelle-t-on la grippe de 1918 « grippe espagnole » ?


Une pandémie mondiale, une Espagne neutre et une presse plus libre : découvrez pourquoi l’une des épidémies les plus meurtrières de l’histoire porte un nom qui ne correspond pas nécessairement à son origine.

Lors d’un cours d’espagnol à l’université, nous avons demandé aux étudiants quels mots ou quelles images ils associaient spontanément à l’Espagne. Parmi les réponses, un étudiant a proposé une expression plutôt inattendue : « la grippe espagnole ».

Cette remarque nous a donné l’occasion de revenir sur un épisode fascinant de l’histoire contemporaine. Car, contrairement à ce que son nom laisse penser, rien ne prouve que cette pandémie soit apparue en Espagne.

Alors, pourquoi cette maladie, qui a frappé le monde entier à partir de 1918, est-elle passée à la postérité sous le nom de « grippe espagnole » ? Pour le comprendre, il faut remonter à la Première Guerre mondiale, à une époque où la circulation de l’information était étroitement liée aux intérêts politiques et militaires.

Une pandémie qui a bouleversé le monde

En 1918, alors que la Première Guerre mondiale touche à sa fin, une épidémie de grippe particulièrement virulente se propage sur plusieurs continents.

Contrairement aux épidémies saisonnières habituelles, qui menacent principalement les personnes âgées et les plus fragiles, cette nouvelle grippe provoque également une mortalité très élevée chez les jeunes adultes, notamment entre 20 et 40 ans.

Les conditions de la guerre favorisent sa propagation : les soldats vivent dans des camps surpeuplés, les déplacements militaires se multiplient et les populations civiles souffrent de privations.

La maladie se diffuse rapidement à travers le monde. Elle frappe l’Europe, l’Amérique, l’Asie, l’Afrique et l’Océanie.

Les estimations historiques font état de dizaines de millions de morts, souvent autour de 50 millions, même si le bilan exact reste incertain. Certaines estimations sont encore plus élevées.

La pandémie, causée par un virus grippal de type A(H1N1), connaît plusieurs vagues entre 1918 et 1919, avec des prolongements dans certaines régions jusqu’en 1920. La vague de l’automne 1918 se révèle particulièrement meurtrière.

Hôpital d’urgence de Camp Funston au Kansas pendant la pandémie de grippe de 1918.

Hôpital d’urgence de Camp Funston, Kansas, 1918. Otis Historical Archives, National Museum of Health and Medicine, réf. NCP 1603.

Mais pourquoi l’Espagne est-elle restée associée à cette catastrophe sanitaire mondiale ?

La Première Guerre mondiale et le silence de la presse

Pour comprendre l’origine de cette appellation, il faut se replacer dans le contexte de 1918.

La Première Guerre mondiale oppose alors plusieurs grandes puissances européennes. En France, au Royaume-Uni, en Allemagne et dans d’autres pays engagés dans le conflit, les autorités surveillent étroitement les informations publiées dans les journaux.

L’objectif est notamment de préserver le moral de la population et des troupes.

Dans ce contexte, les informations concernant l’épidémie peuvent être limitées, minimisées ou retardées. Les journaux pratiquent également une forme d’autocensure, afin de ne pas donner l’impression que leur pays est affaibli.

L’Espagne, en revanche, occupe une position particulière : elle est restée neutre pendant la Première Guerre mondiale.

La presse espagnole n’est donc pas soumise aux mêmes contraintes de censure militaire que les journaux des pays belligérants.

Lorsque l’épidémie se développe en Espagne au printemps 1918, les journaux en parlent ouvertement.

Ils publient des informations sur le nombre de malades, les conséquences sur la vie quotidienne et les personnalités touchées.

Cette différence de traitement médiatique va jouer un rôle décisif dans le nom donné à la maladie.

La presse espagnole face à la grippe de 1918 – El Sol, 28 mai 1918

« En Madrid hay 80.000 atacados ». Une du journal El Sol, 28 mai 1918. Source : Biblioteca Nacional de España, Hemeroteca Digital.

Pourquoi la grippe est-elle devenue « espagnole » ?

Au printemps 1918, les journaux espagnols accordent une place importante à l’épidémie. À Madrid, le quotidien El Sol en parle notamment dès le 22 mai.

La maladie touche de nombreuses personnes, y compris le roi Alphonse XIII, dont l’état de santé attire l’attention de la presse internationale.

À l’étranger, les journaux reprennent les informations provenant d’Espagne. La maladie semble alors particulièrement présente dans ce pays, simplement parce qu’on y parle davantage de ses conséquences.

Peu à peu, l’expression Spanish flu, en anglais, ou grippe espagnole, en français, commence à circuler.

Le 3 juin 1918, un correspondant du journal britannique The Times en Espagne utilise cette appellation, contribuant à sa diffusion.

Le paradoxe est frappant : la relative liberté de la presse espagnole a contribué à associer durablement le pays à une pandémie dont il n’était pas nécessairement le point de départ.

L’Espagne n’était ni le seul pays touché ni forcément le premier. Elle était surtout l’un de ceux où l’épidémie était la plus visible dans les médias.

Il serait toutefois réducteur d’affirmer que toute la presse des pays en guerre gardait le silence. En France, par exemple, les journaux ont également parlé de l’épidémie, mais leur traitement de l’information était influencé par le contexte militaire, la censure et l’autocensure.

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En Espagne, on parlait du « soldado de Nápoles »

Voici une curiosité historique et linguistique particulièrement intéressante : en Espagne, la maladie ne portait pas initialement le nom de « gripe española ».

Elle était parfois surnommée el soldado de Nápoles, c’est-à-dire « le soldat de Naples ».

Cette expression faisait référence à une chanson de la zarzuela La canción del olvido, une œuvre musicale créée en mars 1918 au Teatro de la Zarzuela, à Madrid.

La mélodie était devenue extrêmement populaire.

Or, en espagnol, l’adjectif pegadizo signifie « entraînant », lorsqu’on parle d’un air musical que l’on ne peut plus se sortir de la tête.

Le rapprochement avec la grippe était donc un jeu de mots : la chanson était pegadiza, mais la maladie était, elle aussi, très contagieuse.

Cette comparaison, qui peut aujourd’hui sembler surprenante, témoigne de la manière dont les Espagnols ont d’abord accueilli l’épidémie.

Au début, la maladie a parfois été traitée avec une certaine légèreté. Mais lorsque le nombre de décès a augmenté, l’inquiétude a rapidement remplacé les plaisanteries.

Ce surnom rappelle aussi que les noms populaires des maladies reflètent souvent la culture et les préoccupations d’une époque.

Mais d’où venait réellement la grippe de 1918 ?

C’est l’une des grandes questions qui continuent d’intéresser les historiens et les scientifiques.

Malgré les nombreuses recherches consacrées à cette pandémie, son origine géographique exacte n’a pas été établie avec certitude.

Plusieurs hypothèses ont été proposées.

L’hypothèse américaine

L’une des hypothèses les plus connues situe les premiers foyers identifiés aux États-Unis, notamment au Kansas, où des cas de grippe ont été signalés au début de l’année 1918.

La présence de nombreux soldats américains et leurs déplacements vers l’Europe auraient pu contribuer à la diffusion du virus.

Cependant, le fait que des cas aient été documentés dans cette région ne prouve pas que le virus y soit apparu pour la première fois.

L’hypothèse européenne

D’autres chercheurs ont étudié la possibilité d’une circulation plus ancienne du virus en Europe, notamment en France ou au Royaume-Uni.

Les conditions de vie dans les camps militaires, les mouvements de troupes et la promiscuité auraient favorisé sa propagation.

Là encore, les éléments disponibles ne permettent pas de désigner avec certitude un lieu d’origine.

D’autres pistes historiques

Des hypothèses concernant une origine asiatique ont également été avancées.

Mais les sources médicales et historiques de l’époque sont incomplètes, et il est difficile de reconstituer précisément les premières étapes de circulation du virus.

La conclusion est donc simple : nous savons que la pandémie de 1918 a touché le monde entier, mais nous ne savons pas avec certitude où elle a commencé.

L’appellation « grippe espagnole » ne constitue en aucun cas une preuve de son origine.

Pourquoi utilise-t-on encore ce nom aujourd’hui ?

Plus d’un siècle après la pandémie, l’expression « grippe espagnole » reste largement utilisée en français, en espagnol et dans de nombreuses autres langues.

Pourtant, elle repose sur une association géographique trompeuse.

Cette histoire montre à quel point un nom peut s’imposer dans l’usage collectif, même lorsqu’il ne correspond pas à une réalité scientifique démontrée.

Aujourd’hui, les spécialistes de la santé publique sont particulièrement attentifs à cette question.

En 2015, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a publié des recommandations concernant la dénomination des nouvelles maladies infectieuses.

L’organisation préconise notamment d’éviter les noms géographiques susceptibles d’associer injustement une maladie à un pays, une région ou une population.

La « grippe espagnole » figure d’ailleurs parmi les exemples cités par l’OMS pour illustrer ce problème.

Ces recommandations concernent les nouvelles dénominations et n’imposent pas de renommer rétroactivement toutes les maladies historiques.

C’est pourquoi l’expression reste courante, même si l’on emploie également des formulations plus neutres, comme « pandémie grippale de 1918 ».

Quand les mots racontent aussi l’histoire

L’histoire de la grippe espagnole nous rappelle que les mots ne sont jamais complètement indépendants du contexte dans lequel ils apparaissent.

Une expression peut naître d’un événement politique, d’une représentation collective ou d’une information incomplète, puis se transmettre pendant des générations.

Dans ce cas précis, le nom d’une pandémie mondiale nous renseigne moins sur son origine que sur la manière dont l’information circulait pendant la Première Guerre mondiale.

C’est aussi ce qui rend l’apprentissage d’une langue si intéressant : derrière les mots se cachent souvent des histoires, des traditions et des représentations culturelles que nous utilisons sans toujours en connaître l’origine.

Quelques mots espagnols à retenir

En espagnolEn français
La gripeLa grippe
La pandemiaLa pandémie
El contagioLa contagion
Contagioso / contagiosaContagieux / contagieuse
La censuraLa censure
La neutralidadLa neutralité
La prensaLa presse
El broteLe foyer épidémique
La enfermedadLa maladie

Une petite précision linguistique

Si la gripe et la grippe se ressemblent beaucoup, l’espagnol ne prend qu’un seul p, contrairement au français.

Une appellation trompeuse devenue historique

La grippe de 1918 n’était donc pas nécessairement espagnole.

Son nom s’explique principalement par un contexte historique particulier : celui d’une guerre mondiale pendant laquelle les informations sanitaires circulaient de manière très inégale.

L’Espagne, pays neutre, a rendu l’épidémie particulièrement visible à travers sa presse. Cette visibilité a contribué à lui donner un nom qui a traversé les générations.

Plus d’un siècle après les événements, l’expression « grippe espagnole » continue ainsi de nous rappeler une leçon essentielle : pour comprendre les mots, il faut parfois commencer par comprendre l’histoire.

Pour aller plus loin : nos sources

Bibliothèque nationale d’Espagne —
San Isidro 1918 : toros, zarzuelas y epidemia de « grippe ». Un éclairage sur la vie madrilène, les journaux de l’époque et l’expression soldado de Nápoles.

Hemeroteca Municipal de Madrid —
La epidemia del día (1918–1920). Une présentation de la couverture médiatique espagnole de la pandémie.

Institut Pasteur —
Épidémies, pandémies, une histoire sans fin ?. Une réflexion sur les épidémies, la censure et l’histoire de la pandémie de 1918.

Centers for Disease Control and Prevention (CDC) —
1918 Influenza: The Mother of All Pandemics. Une étude scientifique sur la pandémie et les incertitudes entourant ses origines.

Organisation mondiale de la santé (OMS) —
L’OMS publie ses meilleures pratiques pour la dénomination des nouvelles maladies infectieuses (2015).

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